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8-05-2008  Éclairage  
Afghanistan : les liaisons vidéo sont un lien vital pour les familles de détenus
Au début de l’année 2008, le CICR et les autorités américaines ont mis en place un système permettant aux personnes détenues par les États-Unis à Bagram de communiquer avec leurs familles grâce à la visioconférence. Le responsable des activités de recherches du CICR à Kaboul, Haji Abu Sayed, raconte l’histoire de Janan, un berger nomade, venu de loin pour voir son fils.

©ICRC/G. Muller
Janan s’inscrit pour un appel par visioconférence à la délégation du CICR à Kaboul
En dépit de ses presque 50 ans, Janan ne s’est rendu que deux fois dans sa vie à Kaboul. La première fois, ce fut l’année dernière pour s’enquérir du sort de son fils, Barialai,* qui a été arrêté l’été dernier par les forces américaines opérant dans le pays à l’appui du gouvernement afghan. Cette fois-ci, il s’est rendu à Kaboul avec l'espoir de pouvoir voir son fils. Il y a quelques mois, il avait entendu à la radio que le CICR et les autorités américaines avaient mis en place un nouveau système qui permettait aux familles des personnes détenues à la base aérienne de Bagram de se parler et de se voir sur un écran. Peu de temps après, il envoya un cousin à Kaboul se renseigner auprès de la délégation du CICR. À son retour, le cousin confirma ces informations et Janan prit la route en direction de Kaboul, avec sa femme et leur fille cadette.

La famille de Janan est de la tribu Kuchi, des bergers nomades qui se déplacent une grande partie de l’année avec leurs vastes troupeaux d’animaux à travers les montagnes et dans les régions montagneuses du sud et de l’est de l’Afghanistan. Les mois d’été, la famille de Janan reste habituellement dans le même district de la province de Ghazni, et pendant les mois d’hiver, elle est à la recherche de pâturages pour ses animaux. Janan et sa famille de douze personnes, six fils dont deux mariés, trois filles et sa femme, possèdent un troupeau de 180 chèvres et moutons. Ces dernières années, ils ont pu vivre grâce à leur troupeau.

Parti faire une course sans jamais revenir

©ICRC/G. Muller
Haji Subhanullah, collaborateur du CICR, donne des explications sur le fonctionnement de la visioconférence.
Janan se souvient avec précision du jour où son fils Barialai a disparu. Il l’avait envoyé chercher l’argent que lui devait un villageois qui avait acheté quelques moutons de la famille. Trois jours plus tard, Barialai n’étant toujours pas rentré à la maison, Janan se rendit au village pour avoir des nouvelles et apprit que son fils avait été arrêté pendant la nuit lors d’une opération militaire des forces internationales. Personne ne savait où il avait été emmené.

Janan consulta des membres du conseil local (shura), un comité d’anciens, mais en vain. Analphabètes et peu doués pour les démarches administratives, Janan et sa famille étaient complètement perdus, ne sachant que faire en pareille situation. Ils attendirent trois longs mois en proie à une angoisse effroyable. Un jour, une connaissance leur dit qu’une lettre, non distribuée faute d’adresse fixe, les attendait au bureau du Croissant-Rouge afghan à Ghazni.

Message Croix-Rouge 'un don de Dieu’

La lettre, un message Croix-Rouge, avait été rédigée par un compagnon de cellule de Barialai à Bagram au cours d’une visite de délégués du CICR. Elle était porteuse de nouvelles rassurantes : Barialai était en vie, en bonne santé, allait bien et envoyait ses salutations à sa famille, lui demandant de ne pas s’inquiéter. C’était la période du Ramadan, le mois sacré du jeûne pour les Musulmans. La lettre de Barialai était, d’après Janan « un don de Dieu ».

Dans les mois qui suivirent, la famille de Janan reçut deux autres messages Croix-Rouge. Dans ses lettres, Barialai demandait aussi des nouvelles de sa famille. Tout comme Janan s’inquiétait de son fils, Barialai lui s’inquiétait du sort de ses proches restés à la maison. Janan ne répondit pas. L’idée de répondre lui semblait trop abstraite. Il avait élevé avec fierté une grande famille mais n'avait jamais appris à lire ou écrire.

©ICRC/G. Muller
Janan et sa femme, dans la cabine de visioconférence, en train de parler à leur fils.
Dès que Janan apprit qu’il pouvait parler à son fils et le voir à la délégation du CICR, il fut ravi. De plus, son cousin lui avait dit que le CICR rembourserait les frais de voyage, mais Janan déclara avec fermeté qu’il aurait été même d’accord de vendre quelques moutons pour pouvoir voir son fils.

Janan doute de la possibilité de voir son fils ‘à la télévision’

Après un voyage en taxi collectif de Ghazni à Kaboul, Janan, sa femme et leur petite dernière arrivèrent à la délégation du CICR un lundi afin de s’inscrire pour un appel le lendemain. C’était un beau jour de printemps, et ils attendaient leur tour debout au soleil, observant les allers et venues d’autres familles qui venaient elles aussi s’enregistrer pour des appels au CICR. Bon nombre d’entre eux venaient pour la deuxième fois et faisaient part de leur expérience à Janan. « Avant de venir ici, je doutais qu’il soit réellement possible de parler à mon fils à la télévision ! maintenant je suis sûr que cela est possible », dit-il. Lorsque vint son tour, il s’enregistra et reçut un bon pour un créneau de 20 minutes le lendemain.

« Que direz-vous demain à votre fils ?» lui demanda un collaborateur du CICR. « Je veux juste demander à mon fils s’il est en bonne santé et si tout va bien », répondit Janan en esquissant un sourire. « Et aussi lui dire que son frère s’est marié. C’est tout. Tout le reste est normal », ajouta-t-il.

Le lendemain, Janan était détendu et il parlait avec les autres, sa femme et sa fille quant à elles étaient nerveuses, et parlaient très peu. Lorsque vint leur tour, on leur indiqua la cabine téléphonique et on leur expliqua comment fonctionnait le système. Quelques minutes plus tard, l’écran s'éclaira et on pouvait y voir Barialai !

Durant les vingt minutes qui suivirent, Janan et sa famille avaient les yeux rivés sur l’écran et n’avaient de cesse de parler, leur conversation était ponctuée occasionnellement par un rire. Lorsqu’ils sortirent de la cabine, on pouvait sentir leur soulagement. Essuyant discrètement une larme, Janan dit : « Je n’y aurais jamais cru. Merci au CICR. Barialai est en bonne santé, il va bien. Il a dit qu’il apprenait à lire et à réciter le Coran », puis il ajouta en souriant : « À son retour, il sera un mollah et ne voudra plus garder les moutons ! ». Sur le comptoir, Janan prit l'argent pour le voyage et, avec un signe d’au revoir, la famille quitta la délégation pour rentrer dans son pays montagneux.

*Le nom du détenu a été changé pour protéger son identité.

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8-05-2008