Alberto Cairo est l'auteur du livre
"Chroniques de Kaboul" publié en italien (2003) et en français (novembre 2007).
On peut raisonnablement supposer qu’un homme qui a choisi de risquer sa vie pendant presque deux décennies dans un pays déchiré par la guerre, à des milliers de kilomètres de chez lui, est un missionnaire ou un mercenaire. Alberto Cairo n’est ni l’un ni l’autre.
Arrivé en Afghanistan en 1989 lors de sa première mission, juste après que les Soviétiques se furent retirés du pays, le juriste devenu physiothérapeute, originaire du Piémont, en Italie, avait entendu dire par un collègue bien intentionné que Kaboul était « comme Saint- Moritz ». Très vite, il comprit que le seul point commun était l’altitude.
En franchissant aujourd’hui la grille d’entrée de la résidence d'Alberto Cairo à Kaboul, où il vit avec ses trois chats, il est impossible de ne pas voir les trous dont le métal est criblé. « Oh, c’est une bombe qui est tombée ici », dit-il presque gaiement, en montrant du doigt dans son allée un cratère comblé. « Ce n’était pourtant rien par rapport à la bombe qui est tombée dans le jardin et qui a fait trembler toute la maison. J’ai vraiment eu beaucoup de chance ce jour-là, mais cela s’est passé il y a si longtemps ! »
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Alberto Cairo, coordonnateur des programmes de réadaptation physique du CICR en Afghanistan
Assis dans son séjour – décoré de fleurs et de fruits en plastique aux couleurs éclatantes, d’ornements et de feux de couleur (du « pur kitsch », dit-il en riant, « ce sont des cadeaux, je ne les cache pas car je ne veux vexer personne ») – Alberto se remémore les 18 années qui viennent de s’écouler.
La guerre civile
Lorsqu’il a travaillé, tout au début, à l’hôpital pour blessés de guerre à Kaboul, ses premières impressions du pays étaient déconcertantes. « J’avais vraiment l’impression de me trouver dans un endroit triste », dit-il. « La vie allait de mal en pis pour la plupart des gens ; ils devenaient de plus en plus pauvres et de plus en plus désespérés, et bon nombre de ceux qui pouvaient partir partaient. »
En l’espace de trois ans le pays sombrait dans la guerre civile. Alberto était évacué quelques mois en 1992, puis revenait pour rouvrir le centre orthopédique de Kaboul, établi en 1988. Le centre dispensait alors des services de réadaptation physique, notamment des prothèses et de la physiothérapie, exclusivement aux amputés – pour la plupart victimes de mines.
« La situation est restée extrêmement difficile car la ligne de front nous suivait littéralement de lieu en lieu autour de la ville, nous contraignant de changer fréquemment d’endroit », se souvient le physiothérapeute. « Il nous arrivait de rester barricadés dans le centre, sans pouvoir en sortir. »
Discrimination positive
Toutefois, sous sa direction, le programme de réadaptation physique du CICR se développait constamment, s’étendant finalement aux cinq autres principales villes d’Afghanistan. Aujourd’hui, le centre de Kaboul est de loin le plus grand établissement de ce genre que le CICR ait créé dans le monde. Il emploie 250 collaborateurs locaux – tous handicapés – et a soigné quelque 40 000 patients depuis1988, dont environ les trois quarts sont des amputés. Le centre produit des milliers de prothèses ainsi que des aides à la marche (béquilles, déambulateurs, fauteuils roulants etc.) chaque année.
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Rohafza, physiothérapeute responsable au centre de réadaptation physique du CICR à Kaboul, travaillant avec une jeune victime de brûlures.
« Dés le début, nous avons appliqué une politique de discrimination positive, n’employant dans le centre que des personnes handicapées», dit Alberto Cairo. « Pour moi, cette décision était parfaitement logique et elle profitait à tous. Disposer de personnel connaissant de première main les problèmes et les besoins des personnes handicapées est une source de motivation et d’espoir pour tous les intéressés, y compris pour moi. »
La nécessité d’ouvrir le centre à des personnes ayant toutes sortes de handicaps physiques est devenue bientôt évidente. « Lorsque vous vous trouvez dans une situation dans laquelle 50 personnes handicapées font la queue devant la porte du centre, et qu’une vingtaine d’entre elles seulement sont peut-être des amputés, il est embarrassant d’avoir à refuser l’entrée aux autres, d’autant plus que nous savions que nous pouvions faire quelque chose pour les aider », explique Alberto. « La majorité de nos patients qui viennent aujourd’hui au centre sont des victimes d’accidents de la route, des victimes de la polio, des personnes avec des difformités congénitales et des paraplégiques… En fait, seul un patient sur cinq environ est aujourd’hui un blessé de guerre. »
« Nous sommes toutefois vite parvenus à un point où nous n’avions plus suffisamment de travail au centre pour tous ceux qui en avaient besoin, », dit-il « nous avons donc entrepris des programmes de formation professionnelle et de micro-crédit. »
Enseignement à domicile
« Au début il a fallu user de beaucoup de persuasion pour convaincre les gens que cela marcherait, mais j’étais absolument déterminé, dit-il d’un air pensif. Nous avons commencé au milieu des années 90 avec peut-être la catégorie la plus vulnérable – les paraplégiques – dont la situation est absolument catastrophique, à la fois pour eux et pour leurs familles. »
Un nouveau programme a été mis en place pour venir en aide aux paraplégiques et à leurs familles à leur domicile. Dans le même temps, les enseignants étaient envoyés dans les maisons où, du fait de leur handicap, des enfants ne pouvaient pas aller à l’école. En 1997, des micro-crédits ont été accordés aux quelques paraplégiques qui souhaitaient s’en sortir en prenant un petit commerce.
« Un des problèmes est que les personnes handicapées sont souvent traitées comme victimes dans cette société, on leur témoigne de la pitié sans toutefois leur accorder des droits. En définitive, elles restent chez elles, oisives », dit Alberto avec un soupir.
Il précise toutefois : « Nous avons progressé très lentement, n'obtenant parfois que de maigres résultats, mais finalement le programme de micro-crédit a pris racine et s’est étendu à tous les patients handicapés. Aujourd’hui, nous avons accordé au moins 4 000 micro-crédits à toute une gamme d’entreprises, de la couture et la menuiserie à la vente de bois de chauffage et de légumes. »
Une journée de travail typique d'Alberto Cairo comprend environ trois heures passées avec les patients, « quelquefois juste à rire et à plaisanter », mais la majeure partie de son temps, dit-il, il la consacre à des questions de gestion et des questions administratives. Il n’est pas rare qu’il travaille 14 heures par jour. « Il m’arrive d’être stressé, et même assez frustré quelquefois, surtout lorsque je ne peux obtenir les résultats aussi vite que je le souhaiterais », avoue-t-il.
Les mines terrestres
« Mon travail me donne vraiment satisfaction », dit-il avec sérieux. « Je vois les patients arriver ici terriblement déprimés, incapables de marcher, et nous pouvons les aider à puiser assez de force en eux pour recommencer leur vie. Cela suffit pour que je reste motivé. »
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Patients au centre de réadaptation physique géré par le CICR à Kaboul. C'est l'un des six centres établis en Afghanistan, qui ont enregistré au total 80 000 patients.
En même temps, Alberto est sûr que son travail ne sera jamais achevé. « Des progrès ont certes été accomplis pour remédier à la situation des mines terrestres en Afghanistan, et d’importants objectifs ont été atteints avec le Traité d’Ottawa », dit-il. « Mais même s'il ne se produisait plus à l'avenir aucun incident de mine, nous aurions assez de travail pour les 40 années à venir. Avec quelque 40 000 amputés dans le pays, qui ont besoin en moyenne d’une nouvelle jambe tous les trois ans, le travail est considérable. Sans parler des obstacles sociaux et physiques que les handicapés doivent affronter en permanence. »
« Je crois que je passerai le reste de ma vie en Afghanistan », ajoute-t-il. « J’aime le pays autant que j’aime mon travail. Pour moi, c'est ma mission de venir en aide aux personnes les plus démunies et handicapées ici, et croyez-moi, elles sont très nombreuses. »
Est-ce qu’il vous manque quelque chose par rapport à la vie que vous meniez en Italie ? « Oh, le cinéma et les librairies me manquent… j’adore Harry Potter par exemple, mais aujourd’hui internet rend tout possible », dit-il en riant. « Je retourne en Europe au moins trois fois par an pour voir mes parents. Cela permet quelquefois de réfléchir à sa vie avec un peu de recul. »