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4-09-2007  Éclairage  
Les disparus en Irak : une dure réalité, une tragédie non résolue
Pour des centaines de milliers de personnes à travers le monde, y compris des Irakiens, ne pas connaître le sort de membres de leur famille disparus dans le cadre d’un conflit armé ou d’une situation de violence est une dure réalité. Des mères, des pères, des femmes, des maris, des filles, des fils et leur famille étendue veulent à tout prix savoir où se trouvent leurs proches ou ce qui leur est arrivé.


Les personnes disparues peuvent avoir été capturées, enlevées, parfois peut-être tuées et enterrées dans des tombes anonymes. Elles peuvent être à l’hôpital dans un état grave ou croupir dans un lieu de détention caché. Au plus fort d’un conflit, les membres d’une famille peuvent être séparés en fuyant les zones de combat, cherchant un abri sûr. Parfois, ils ne sont plus jamais réunis.


Une tragédie non résolue

L’Irak connaît ce phénomène depuis 30 ans, depuis la guerre Iran – Irak (1980-88). Aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes continuent de chercher des membres de leur famille dont elles sont sans nouvelles à cause du conflit.

Selon des sources publiques irakiennes, entre 375 000 et 1 000 000 de personnes ont disparu depuis la guerre Iran-Irak, ce qui reflète deux faits majeurs :

  • Il est toujours impossible d’estimer avec précision le nombre de personnes portées disparues ;

  • Même si le chiffre minimum de 375 000 personnes disparues est correct, il reflète l’ampleur de cette tragédie sans issue que vivent les personnes disparues et leur famille. Pour chaque personne disparue, ce n’est pas une personne qui souffre, mais des familles entières qui attendent des informations ou le retour de l’être cher.
Dans la situation de violence subie quotidiennement par les Irakiens, des dizaines de corps sont découverts chaque jour, tandis que d’innombrables personnes disparaissent. Certains des corps retrouvés peuvent être identifiés, mais d’autres pas. Selon des sources officielles, en Irak, de 2006 à juin 2007, quelque 20 000 corps ont été apportés à l’Institut médico-légal à Bagdad. Près de la moitié d’entre eux n’étaient pas identifiés et avaient été amenés dans des morgues du pays. Si personne ne les réclamait, ils étaient enterrés dans des cimetières. Depuis 2003, selon certaines sources, 4 000 corps non identifiés ont été inhumés dans des cimetières spéciaux à Nadjaf et à Kerbala.

Un processus périlleux

Pour une famille irakienne, le processus de recherche d’une personne disparue peut se révéler extrêmement compliqué, voire très dangereux, et parfois impossible. Les conditions de sécurité actuelles sont l’un des principaux facteurs : aujourd’hui, tout le monde sait que se rendre dans certaines régions d’Irak peut être extrêmement dangereux. Par conséquent, les familles ne peuvent pas se déplacer librement pour s’enquérir du lieu où se trouvent leurs proches disparus. Elles peuvent tenter d’utiliser des moyens privés comme les individus ou les organisations caritatives, la deuxième étape étant de chercher dans les hôpitaux, avant de se renseigner auprès de l’Institut médico-légal, sachant que Bagdad souffre aujourd’hui des pires conditions de sécurité du pays.

Si le corps est localisé, les familles ont deux options :
  • Aller récupérer le corps, sachant qu’elles prennent de gros risques. Certaines familles font ce choix, parfois avec des conséquences terribles : « Après trois mois de recherches, mon mari et moi avons appris que le corps de notre fils se trouvait à Bagdad », raconte Iman. « Nous avons décidé de nous rendre là-bas et en chemin nous avons été arrêtés par des hommes armés qui ont enlevé mon mari. Je voudrais qu’ils m’aient enlevée, moi, parce que maintenant, je suis toute seule. »

  • La seconde option pour les familles est de ne pas prendre le risque de récupérer le corps, même si elles ont des informations au sujet de son emplacement éventuel, ce qui implique cependant de continuer à vivre avec des doutes et une angoisse abominable.
Chaque famille compte

Un autre facteur complique les recherches : les familles ne savent pas où s’adresser. Aujourd’hui, il n’existe pas de source centralisée d’informations sur les personnes disparues et les familles procèdent principalement par conjectures. La situation devient encore plus difficile lorsque des inconnus approchent les familles en prétendant savoir où se trouvent leurs proches disparus et en demandant de l’argent en échange de ces informations. De plus, même si la famille paie, il est possible que les informations soient fausses.

« Aujourd’hui, la récupération des corps est devenu un véritable commerce », dit Ala’a. « Six inconnus différents m’ont approchée en prétendant savoir où se trouvait mon frère. Je leur ai remis à chacun entre 300 et 500 dollars. Finalement, j’ai pu localiser son corps, mais à ce jour, je n’ai pas pu le récupérer à cause des conditions de sécurité ».

La résolution du problème des personnes disparues est un grand défi pour les autorités irakiennes, qui ont déjà pris des mesures importantes :
  • L’élaboration de plans prévoyant l’établissement d’un centre chargé de s’occuper de la question des disparus au sein du ministère des Droits de l’homme, ce qui indique une volonté politique de résoudre le problème. Ce centre centraliserait les informations de tous les gouvernorats d’Irak sur les personnes recherchées et sur les dépouilles humaines trouvées, ce qui permettrait aux familles d’obtenir plus facilement des informations.

  • La promulgation d’une loi pour protéger les sites funéraires (en février 2005).
Malgré ces efforts, des milliers de familles attendent encore des nouvelles. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) reçoit chaque jour des demandes de personnes à la recherche de proches disparus.
« Chaque famille compte. Chaque famille attend des nouvelles de ses proches », dit Karl Mattli, chef de la délégation du CICR en Irak. « Certaines attendent depuis des années et persistent à espérer que la personne qu’elles recherchent est toujours vivante. La douleur des familles n’est pas seulement émotionnelle. En plus des problèmes que rencontrent toutes les autres victimes de conflits armés ou de violences internes, les familles des disparus subissent des conséquences socioéconomiques et juridiques, notamment quand le soutien de famille disparaît ».

Au vu de la situation de sécurité critique, le CICR a établi cinq lignes téléphoniques (ouvertes 24 heures sur 24) en Irak pour aider les familles qui cherchent des informations sur des personnes disparues ou détenues/internées en Irak.

Obstacles médico-légaux
© CICR
Il incombe aux autorités de veiller à ce que la lumière soit faite sur le sort des personnes disparues.

Un des moyens d’identifier les corps amenés à l’Institut médico-légal est l’analyse ADN. Cependant, du fait de certains obstacles, cette technique n’est pas disponible en Irak. Actuellement, l’Institut médico-légal à Bagdad souffre d’une pénurie de médecins légistes. C’est pourquoi, depuis 2004, le CICR organise des formations pour les médecins de l’Institut et d’autres structures importantes des gouvernorats afin de répondre aux besoins actuels en matière de médecine légale en Irak et de fournir les compétences scientifiques nécessaires pour gérer de façon adéquate les dépouilles humaines et l’identification des corps.

Bien qu’il ne soit actuellement pas possible d’effectuer des analyses ADN en Irak, l’Institut médico-légal a commencé à recueillir des échantillons d’ADN. Ceux-ci sont conservés dans des conditions propices, afin qu’il soit possible de les analyser même après un temps considérable. Cependant, ce n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît. « L’analyse ADN est un processus compliqué », dit le docteur Maximo Duque Piedrahita, consultant médico-légal régional pour le CICR. « Il faudrait sans doute une année entière pour faire les analyses et comparer les résultats avec quelque 20 000 corps non identifiés, même si dix spécialistes y travaillent sept jours par semaine et 24 heures par jour avec les meilleurs équipements existants aujourd’hui. »

Cela dit, les échantillons d’ADN sont d’une importance cruciale, mais ne devraient pas éclipser la nécessité de recueillir directement auprès des familles de la personne disparue des informations personnelles pertinentes sur la personne disparue (comme le type de vêtements portés le jour de sa disparition, d’éventuelles radiographies de la dentition ou des fractures des os). La comparaison de ces informations (données ante mortem fournies par la famille) et des données post mortem (trouvées sur le corps), permettra ultérieurement d’identifier la dépouille.

Un défi collectif

© CICR
Les proches des personnes décédées doivent pouvoir mener à bien leur processus de deuil afin de continuer à vivre.

Aujourd’hui, la principale préoccupation du CICR est d’apaiser l’angoisse des familles qui attendent des nouvelles de leurs proches disparus. Le manque d’informations sur le sort des personnes portées disparues et l’absence de soutien à leur famille provoquent des blessures durables et des ressentiments profonds.
Alors qu’il incombe aux autorités de veiller à ce que la lumière soit faite sur le sort des personnes disparues et de soutenir leurs proches, le CICR s’efforce d’appuyer leurs efforts actuels dans ces deux domaines. En tant qu’institution neutre et impartiale, le CICR a un rôle exclusivement humanitaire et s’engage à faciliter le processus entrepris par les autorités compétentes en Irak.

Vu la complexité de la tâche et malgré le grand nombre d’initiatives et de projets utiles conduits à ce jour, il faudra du temps pour faire la lumière sur le sort de toutes les personnes disparues, passées et présentes, et répondre aux besoins de leurs familles. Le CICR plaide en faveur des familles et de leur droit de savoir qu’une source centralisée d’informations est définie, promue et soutenue par les autorités centrales en Irak. Pour ce faire, il est primordial que tous les acteurs intéressés, organes gouvernementaux ou organisations locales, coordonnent leurs efforts afin d’optimiser l’efficacité des efforts déployés.

Témoignage : pourquoi n’est-il pas encore rentré ?
"Mon cousin était une personne très vive qui aimait la vie. Un jour, il s’est engagé dans l’armée en espérant servir son pays, mais depuis qu’il est parti, nous n’avons plus eu de ses nouvelles. Nous avons attendu son retour jour et nuit. Un soir, j’écoutais la radio, qui diffusait des salutations de détenus irakiens à leurs familles. Soudain, j’ai entendu sa voix, il indiquait son nom et sa province. J’ai couru vers mon mari, des larmes coulant sur les joues, comme si je venais d’apprendre sa mort. Le lendemain, je suis allée le dire à ma tante (sa mère). Je ne me rappelle pas comment s’est déroulé ce moment. Était-ce un moment de joie parce que mon cousin était encore vivant, ou un moment de tristesse parce qu’il se pouvait que je ne le revoie jamais ? Ma tante a attendu chaque jour sur le pas de sa porte le retour de mon cousin. Avec le temps, ses cheveux ont blanchi et elle est devenue aveugle, mais son fils n’est jamais revenu. Chaque fois que je la vois, elle me demande : « Es-tu sûre que tu as entendu son nom ? Pourquoi n’est-il pas encore rentré ? » Les pensées de ma tante sont dominées par la confusion et l’espoir, et elle répète toujours : « Jusqu’à mon dernier jour, je garderai l’espoir de le voir."

Témoignage : Nous gardions tous espoir de le revoir
"Mon frère et sa famille ont été enlevés à Bagdad. Sa femme et ses enfants ont été relâchés peu après et sa femme a dû verser une somme d’argent considérable pour avoir une preuve qu’il était en vie. Nous gardions tous espoir de le revoir, même si nous n’avions plus de nouvelles depuis plus d’un mois. Des semaines après l’enlèvement de mes frères, nous avons appris qu’il avait été tué. Nous savons aujourd’hui où il est enterré, mais nous ne pouvons pas nous rendre sur sa tombe. C’est tout ce que nous voulons : aller sur sa tombe et dire nos dernières prières, lui dire adieu."

Témoignage : Je suis ton père. Je suis revenu
Leila est une enfant qui a perdu son père pendant la guerre. La famille a reçu son corps et son certificat de décès. Elle était enfant unique et, quelques mois plus tard, sa mère est décédée lorsque la ville a été bombardée. Ses deux parents morts, Leila a été élevée par son oncle. Des années ont passé et elle était en classe lorsqu’elle a entendu du bruit et un brouhaha dans le couloir. Un peu plus tard, la directrice de l’école est entrée dans la classe et a demandé à Leila de l’accompagner dans son bureau. En entrant, Leila a vu un homme qui s’est précipité vers elle, l’a serrée dans ses bras et a commencé à l’embrasser et à crier « Je suis ton père. Je suis revenu… Je suis ton père ». Sous le choc, Leila est restée pétrifiée avant de s’évanouir, puis a été transportée à l’hôpital. Après quelque temps, elle s’est rétablie physiquement, mais cet épisode a laissé des traces sur le plan psychologique. Elle vit aujourd’hui chez son oncle et voit son père de temps en temps.

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