Assise devant sa maison, Kinta Mané prépare le repas. Ses béquilles sont posées contre un mur. Il y a six ans, cette mère de famille a sauté sur une mine près de la frontière avec la Guinée-Bissau, alors qu'elle s'en allait ramasser du bois dans les champs. Elle y a perdu une jambe.
Depuis 1988, le Centre national d'action anti-mines du Sénégal a recensé plus de 750 victimes de mines, dont la présence est liée à la violence armée que connaît cette région du sud du Sénégal.
Kinta Mané vit depuis 2006 dans un quartier à la périphérie de Ziguinchor, avec ses deux fils. L'un, âgé de 7 ans, est scolarisé. L'autre, 11 ans, a quitté l'école pour se consacrer à la mécanique. Leur minuscule maison, faite de banco et d'un toit en tôle, est lézardée. Elle ne tiendra pas la prochaine saison des pluies.
©CICR/ A Fontaine
Jusqu'à aujourd'hui, Kinta Mané vivait de la mendicité. Elle va maintenant pouvoir reprendre sa vie en main.
Aujourd'hui, à 49 ans, Kinta Mané vit de la mendicité. Tous les jours, elle se rend au centre de Ziguinchor pour essayer de glaner quelques pièces. La moitié de l'argent qu'elle gagne quotidiennement (2 000 francs CFA, soit 3 euros) disparaît dans les transports. Dans son quartier, personne ne l'aide. « C'est difficile pour tout le monde, chacun doit déjà trouver à se nourrir », plaide-t-elle.
C'est pour sortir Kinta Mané et d'autres déplacés particulièrement vulnérables de cette situation que le CICR a mis en place des microprojets d'assistance à Ziguinchor et dans sa périphérie. Pour l'instant, les premiers bénéficiaires identifiés sont également des victimes de mines.
« Nous choisissons les personnes en fonction de leur vulnérabilité, conséquence de leur grande pauvreté et de leur détresse sociale. Mais aussi en fonction de leur motivation. L'objectif, c'est de leur permettre d'augmenter durablement leurs revenus afin d'améliorer leurs conditions de vie, mais aussi de recouvrer leur dignité », explique Christophe Driesse, en charge du programme du CICR à Ziguinchor.
Grande pauvreté et détresse sociale
Les femmes sont souvent parmi les plus vulnérables – les veuves notamment. Pour la plupart, celles-ci doivent adopter de nouvelles stratégies de survie. Beaucoup sont obligées de délaisser l'agriculture pour s'adonner à des petits travaux manuels ou à des petits commerces. Certaines n'ont d'autre choix que la prostitution.
Kinta Mané a voulu cuisiner et vendre des beignets. Après concertation, elle s'installera dans le centre-ville. « Cela va me permettre de retrouver une vie, de pouvoir manger, m'habiller et d'améliorer mon logement. » Le CICR va lui fournir le stand en bois, des ustensiles de cuisine et un réchaud à gaz.
En Casamance, ce type d'assistance en milieu urbain est une nouveauté pour le CICR, qui jusque là concentrait ses efforts sur des projets communautaires à vocation agricole. Dans cette région très fertile, l'agriculture est la première source de revenus. Le conflit et les déplacements de population qu'il a engendré ont modifié la donne.
« Du fait de leur situation, les déplacés urbains ne sont pas organisés en communauté. Tous ont perdu leurs terres et ne peuvent donc pas revenir à l'agriculture, leur activité d'origine », constate Christophe Driesse.
Le CICR estime à 40 000 le nombre de déplacés en Casamance, dont environ 10 000 à Ziguinchor. Ces familles vivent le plus souvent chez des proches. Résultat, les maisons sont bondées, les enfants souvent mal scolarisés et parfois malnutris. Certains ne sont pas revenus chez eux depuis plus de dix ans. Par ailleurs, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, plus de 13 000 personnes sont encore réfugiées en Gambie et en Guinée-Bissau, pays frontaliers du Sénégal, en raison de la violence en Casamance.
Des projets adaptés aux aptitudes de chacun(e)
À Ziguinchor, d'autres microprojets sont en gestation. Une femme voudrait un congélateur pour vendre des glaces, des jus de fruits et des glaçons. Une autre espère pouvoir faire de la pâte d'arachide.
« L'idée est de mettre en place des projets adaptés aux besoins et aux aptitudes de chacun », insiste Christophe Driesse. Chez les hommes, il pourrait s'agir surtout d'ateliers de maintenance, de mécanique et de soudure. Pour les femmes, d'ateliers de couture ou de séchage des poissons, et de kiosques sur les marchés.
Quant à Kinta Mané, elle attend impatiemment la livraison de son matériel pour enfin pouvoir arrêter de mendier. Cette nouvelle activité va lui permettre de reprendre sa vie en main et de regagner sa dignité.